De l’art de ne jamais avoir raison

Non, ce n’est pas un nouvel article sur l’art et encore moins sur les jeux vidéo.

Quand Nekolepsy (du grec « lepsis« , l’attaque, et du japonais « neko », le chat) a publié sur son blog un article au titre provocateur expliquant non pas l’art d’avoir toujours raison, mais comment faire croire à un public qu’on a raison,  je me suis posé la question « Pourquoi donc argumenté-je ? ». Avec succès semble-t-il, car j’en ai tiré une réponse.

Premièrement, argumenter est un plaisir. C’est le meilleur moyen de réellement partager avec quelqu’un. C’est à la fois une occasion de connaître les points de vue de son interlocuteur et de se rendre compte de sa façon de raisonner. L’argumentation révèle tout d’une personne. Sans même qu’on n’y prête attention, les centres d’intérêt, les rêves, la situation, la situation géographique, le métier, les études, la religion, la position politique et j’en passe. Tout est révélé, ou du moins transparaît au cours de l’argumentation (ou plutôt « des » argumentations). « Je n’ai jamais autant appris à connaître quelqu’un qu’en partageant mes points de vue » disait mon oncle Charles au sujet de son groupe de voyeurs .

Et comment se sentir plus à l’aise en compagnie de quelqu’un qu’en sachant qu’on peut être soi-même sans retenue ? Parfois, au contraire, on comprend par l’argumentation que notre interlocuteur n’aime pas ce qu’on aime faire ou vice versa. Tant mieux. Au moins, vous savez comment vous comporter en sa présence et éventuellement que vous ne serez probablement jamais grand pote avec lui. Si vous parliez à votre chef, vous savez que vous allez en chier.

Deuxièmement (parce que oui, il y avait un premièrement, mais je sais bien que vous aviez oublié. Suivez un peu bande de feignasses !) cela permet de montrer aux gens qu’on pense et ça, c’est trop cool. Non, parce que vous voyez, comparé aux gens qui répondent systématiquement « On pourrait pas parler de l’émission d’hier à la télé ? Non ? Parce que j’ai pas envie de me prendre la tête avec des questions philosophiques. » eh ben vous passez pour carrément ouvert d’esprit. Et même la personne dont l’archétype a été honteusement rabaissé plus haut vous trouvera méga-intelligent(e).

Bien sûr, si quelqu’un vous dit que le sujet le saoule, n’insistez pas. Une autre chose à éviter est de faire la leçon. Une fois, ça passe. Deux fois, je ne sais pas. Les gens généralisent vite. Il y a une différence ténue entre :

  1. expliquer à quelqu’un quelque chose qu’il ignore
  2. expliquer à quelqu’un qu’on sait les choses mieux que lui
  3. démontrer pas A plus B que cette personne a tort.

La solution 1 est cool. La 2 ne l’est absolument pas. Je suis personnellement un adepte de la solution 3 qui est malheureusement parfois prise pour la solution 2 et c’est là que je me plante, en général.

D’où mon troisièmement : « Pourquoi choisis-je donc la solution 3, quand bien même sais-je qu’elle peut être mal comprise » ? Tout d’abord parce qu’au début, je ne me rendais pas compte que la méprise était possible et pour moi, il était évident que si j’argumentais, c’était que j’ouvrais la discussion et non-pas que je faisais la leçon. C’est toute la différence entre dire « Mais voyons, t’es débile de penser ça ! » et dire « Les arguments A, B et C soutiennent mon opinion que Tarantino, c’est de la merde. A toi. ». A noter que je n’ai rien contre Tarantino. Seulement contre ses films.

Il se trouve malheureusement que parfois, les gens ne rentrent pas dans cette attitude sportive de l’argumentation et se sentent agressés et humiliés. Certaines personnes n’aiment pas avoir à défendre leurs opinions. Simplement parce que, comme le dit très bien Nekolepsy (toujours du grec « lepsis« , l’attaque, et du japonais « neko », le chat), « un argument est un pur aveu de faiblesse » et certaines personnes ne veulent pas sacrifier l’universalité de leur opinion. Ou alors ils ne comprennent  pas que vous invitez par la critique à expliquer pourquoi ils ont l’opinion qu’ils ont. Une troisième possibilité est qu’ils ne savent pas pourquoi ils ont cette opinion mais que « ce n’est pas une raison ».

Dernièrement, il faut avouer que c’est insupportable d’avoir en face de soi quelqu’un qui a une opinion opposée à la sienne. Pas parce que cette personne est a fortiori débile. Seulement, comment continuer à vivre sans pouvoir comprendre ce qui a amené cette personne à penser cela, alors que tout nous mène à croire le contraire ? Et aussi parce que sur certains sujets, deux vérités ne sont pas conciliables. Donc j’argumente pour combler ce malaise. Et ce malaise peut se résoudre de plusieurs manières. Soit la personne reconnaît qu’elle avait tort, soit je suis convaincu et adopte le point de vue de cette personne mais ne l’en informe pas, soit on se rend compte que les deux opinions sont valables et qu’en fait, nos positions sont dictées par notre ressenti plus que par notre raison.

Donc en résumé, j’aime argumenter. C’est le meilleur moyen de se rapprocher des personnes auxquelles on parle et c’est aussi comme ça qu’on apprend des tas de choses, ne serait-ce que l’existence de certain points de vue, fussent-ils parfaitement absurdes. Il est important d’être réceptif et ouvert, car la discussion n’est pas une façon de montrer qu’on a raison, mais une façon d’être sûr qu’à la fin de la conversation, notre opinion sera effectivement la bonne.

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A propos Pseudo Moi-Même

Jeune homme bien sous tous les rapports, Mesdemoiselles n'hésitez pas...
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10 commentaires pour De l’art de ne jamais avoir raison

  1. Guillaume dit :

    Alors d’abord je dirais que je suis bien d’accord avec toi. mais je crois que tu oublies un point: parfois les gens n’ont juste aucune envie d’argumenter et de devoir justifier ou expliquer leur opinion. Mais quand ils ne le font pas, on leur reproche souvent, et on pense qu’il s’agit d’un aveux de faiblesse sur l’argumentation défendant leur opinion. Alors qu’en fait c’est juste une vraie feignasse comme on aime tous l’être de temps à autre! CQFD.

    • J’ai du mal à concevoir la flemme d’argumenter. De mon point de vue, c’est soit que tu n’as pas d’arguments, soit tu n’estimes pas assez ton interlocuteur pour lui expliquer.
      Ou comme je l’ai dit dans l’article, un sentiment d’agression qui fait se dire « Mais pourquoi je devrais me justifier ? » et dont on se contente pour s’asseoir sur ses positions.

      • Guillaume dit :

        ça rentre dans la problématique que tu évoques plus haut. Beaucoup de gens font l’erreur de penser que réflechir est synonyme de se prendre la tête. Donc par peur, et par fainéantise, ils préfèrent ne rien dire. Et puis après il existe aussi beaucoup de gens qui sont bien trop susceptibles pour discuter sans le prendre comme une agression comme tu le dis très bien. Les gens sont déprimants.

      • Wizard’s first rule…

  2. raph85 dit :

    Alors quelques commentaires après première lecture (donc pas trop réfléchi):
    – je pense que t’as mal formulé 2, car « expliquer qu’on sait mieux » revient à faire 3. Tu voulait dire « affirmer qu’on sait mieux sans justifier » je pense, non?
    – un point important: la discussion ne pourra pas être très instructive si toutes les personnes sont du même avis. Je préfère donc discuter à des gens qui ont des opinions opposées, car c’est le meilleur moyen pour tout le monde d’apprendre. C’est franchement pas compliqué de trouver des gens qui ont des points de vue différents!
    – le point le plus crucial: j’avais déjà fait la réflexion IRL, mais une très (trop) grande partie des conversations ne mènent à rien à cause d’un problème de sémantique. Et j’inclus aussi les discussions professionnelles dedans. On passe pas mal de temps à argumenter sur concepts complexes dont chaque personne a sa propre définition (eg. art, intelligence…), sans d’abord se mettre d’accord sur une définition unique.
    – si c’est pas justifié, ça vaut rien. On est des scientifiques quand même ^^

    • Je pense que ma phrase aurait en effet été plus claire comme tu l’as écrite.
      Pour ce qui est des opinions opposées, je trouve aussi qu’une discussion fait long feu lorsque tous les protagonistes tombent d’accord. Par contre, les problèmes de sémantique donnent un bon prétexte pour énoncer des arguments et finalement se rendre compte que tout le monde était d’accord. Cela a malgré tout permis de se comprendre mieux. Après, il faut que ça se passe dans de bonnes conditions de pression et température.

  3. Celyn dit :

    Je pense que tu rationalises un peu trop. Quand tu argumentes avec des gens, qu’ils aient le même avis ou pas que toi, ils n’en sont pas forcément arrivés de la même façon que toi là. C’est trop relatif.
    En fait, ce qui m’a surtout interpellée c’est que tu penses que si on décide de ne pas justifier son argument c’est qu’on a pas assez d’estime pour toi.
    Je comprend pas trop ton point de vue là dessus. En fait, pour moi, si je connais rien que le point de vue de quelqu’un, je pense que tu peux déjà un peu te faire une idée de pourquoi il pense ça, si tu le connais un peu. Et si il veut pas se justifier, il a sûrement ses raisons, aussi irrationnelles soient-elles. Mais tu peux pas forcément les gens à s’expliquer et prétexter « ok, donc en fait je suis tellement un con pour toi que tu veux pas m’expliquer ».
    Bon, après personnellement, je suis un peu adepte de l’honnêteté à outrance, donc j’ai pas de problèmes à m’expliquer, mais y a certaines personnes qui sont…sensibles ou sentimentales et je pense que ça peut les bloquer, c’est un peu leur forcer la main et c’est pas super respectueux vis à vis d’eux. Si c’est ressenti comme un manque de respect, la personne peut sentir que tu l’estimes pas, et donc elle ne s’expliquera jamais face à toi pour te prouver qu’elle t’estime…

    • « Quand tu argumentes avec des gens, qu’ils aient le même avis ou pas que toi, ils n’en sont pas forcément arrivés de la même façon que toi là. C’est trop relatif. »

      C’est exactement pour ça que j’ai besoin qu’on m’explique.
      Pour ce qui est des personnes qui ne veulent pas se justifier, je pense que c’est en général qu’elles ont peur que leur opinion ne soit pas fondée, mais elles ne veulent surtout pas s’en défaire.
      Peut-être que je ne peux pas affirmer tout de go que la personne qui n’argumente pas ne m’estime pas. Il peut y avoir d’autres explications.

      Après, c’est quand même un manque de respect : « Moi je pense ça, mais je dirai pas pourquoi, débrouille-toi si tu veux comprendre. »

      Et la seule chose sure, c’est que quand on est dans le cas de deux personne, une qui demande des explications et l’autre qui ne veut pas en donner, n’importe laquelle qui campe sur ses positions force la main à l’autre.

      • Celyn dit :

        C’est vrai, je suis d’accord avec toi pour la dernière partie, mais je pense que c’est à celui qui insiste pour avoir une explication de s’arrêter le premier. Même si l’opinion de l’autre n’est pas fondé, je suppose, de manière sûrement un peu ingénue, qu’il s’en rendra compte tout seul et qu’il finira par revoir son opinion, même si il ne le dira pas clairement par peur qu’on lui balance le classique « tu vois, j’avais raison! » que beaucoup de gens ne supportent pas d’entendre.
        Enfin, personnellement ça me toucherait pas, si le mec veut pas s’expliquer, tant pis pour lui; après je pense que soit ça cache une peur de trop se connaitre ou de trop comprendre son passé. Dans les deux cas, c’est des choses que je peux comprendre et respecter, même si je trouve ça plutôt triste.

      • Il est aussi dérangeant de se voir refuser une explication que de se voir obligé d’en donner une. Donc il n’y a pas de raison que ce soit seulement à l’un de modifier son comportement
        Tu as beaucoup de chance si tu t’en fous, mais moi je ne peux pas me contenter d’une opinion que je ne comprends pas et dont on refuse de me donner les raisons.

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